- Assemblée générale du Cercle de Généalogie du Rouergue, samedi 8 juillet 2006, salle des animations à Estaing
ETUDES AVEYRONNAISES
Recueil des travaux de la Société des lettres et des arts de l'Aveyron, 2008
Recueil des travaux de la Société des lettres et des arts de l'Aveyron, 2008
Un extraordinaire destin à la discrétion des Aveyronnais
Naître à Estaing, en haut Rouergue, le cinq février 1590 sous l’imperceptible bienveillance divine, conduit potentiellement aux sommets du monde. A preuve, la vie remarquable de François ANNAT. La rudesse de son pays, la dureté des temps et la Compagnie de Jésus ont façonné un personnage inimitable qui a côtoyé et influencé les pouvoirs universel et temporel les plus puissants de son siècle.
De la faille d’un relief accidenté qui l’écarte du reste du monde jaillit un geyser de pierres, de sérénité et d’orgueil, d’où rayonne une des plus grandes familles du royaume. Un chevalier d’entre eux aurait arraché Philippe Auguste à ses ennemis, un cardinal aurait persuadé le dernier pape d’Avignon de retourner à Rome et un évêque aimé a dressé une des flèches les plus ciselées des cathédrales d’Occident. Ce sont ces exemples de courage, de vision et de foi qui ont anobli le cœur de François.Les gens d’ici « malgré leur travail pénible et opiniâtre ne peuvent arrêter la destruction de leurs vignes ». La rigueur du climat et la pauvreté du sol font l’âme rouergate de sobriété, d’économie, d’austérité et d’intégrité dont la ténacité approche parfois l’obstination. Autant de « qualités et vertus qui ne vont pas toujours sans une certaine rudesse extérieure dans le langage et les manières… Voilà le pays qui donna naissance à François ANNAT »[1].
Les tensions de son temps le placent toute sa vie dans un environnement menaçant qu’il défie de son étonnante modestie.
1 - Dans un contexte de fortes tensions,
La France encerclée par la puissante famille des Habsbourg du Saint-Empire romano germanique, doit imposer son indépendance sur la scène internationale. A l’intérieur, la monarchie essaie de mobiliser toutes les énergies vers l’indispensable unité nationale malgré la dispute du leadership théologique pour la réforme de l’Église gallicane.
* Les augustiniens affirment l’incapacité de l’homme à se sauver sans la grâce efficace que Dieu n’accorde qu’aux élus sans considération apparente de leur mérite et confirment la prédestination.
* Les thomistes, partant de l’idée que toute action de l’homme ne peut être que voulue par Dieu, tentent d’expliquer que Celui-ci, pour sauver les élus, met en œuvre la volonté humaine sans cependant atteindre à sa liberté.
* Les molinistes disent que Dieu veut sauver tous les hommes et donne à chacun une grâce suffisante à son salut que l’accord de son libre arbitre individuel peut rendre efficace. Dieu connaît de tout temps tous les choix que nous ferons en toutes circonstances : l’homme est aimé de Dieu et libre.
Sous les appellations optimistes de Renaissance et des Temps modernes, l’ancien monde n’en finit pas d’accoucher du grand siècle. Même si on ne gouverne pas avec des « Notre Père », le roi a encore besoin de Rome qui craint un schisme gallican. L’évolution de la pensée, l’ouverture des découvertes et l’objectivité quantitative et scientifique ne seraient que l’expression de l’hérésie qui tente de bousculer la traditionnelle vision allégorique de la bible.Au milieu des souvenirs des guerres de religion, sous une fiscalité aveugle pour financer d’autres guerres qui multiplient misère et épidémies on se déchire autour du livre de Jansénius : L’Augustinus, qui prône le retour aux rigueurs augustiniennes, fonde le mouvement janséniste et divisera l’intelligentsia.
En 1640, quand l’ouvrage paraît le père ANNAT n’est pas un inconnu.
2 - …l’extraordinaire parcours d’un rouergat de petite naissance…
Après son enfance à Estaing comme dernier-né du juge comtal, il fait ses humanités au collège des Jésuites de Rodez[2] de 1603 à 1606 puis intègre, en 1607, le noviciat toulousain de la Compagnie de Jésus. Il enseigne la philosophie, les mathématiques, la théologie et la Scholastique et participe à la vie de son ordre. Ordonné prêtre en 1617, il prononce ses vœux perpétuels en 1624.
Deux ans plus tard, en 1626, un premier livre le fait émerger de l’anonymat. En 1632, son ouvrage contre Gibieuf[3] l’impose comme un controversiste avéré. Fin 1635 il est nommé théologien du général des Jésuites qu’il rejoint à Rome l’année suivante.
Son premier séjour dans la ville éternelle l’introduit dans la société diplomatique internationale et améliore son relationnel. Il est chargé d’étudier les ouvrages et doctrines soumises à l’approbation du général dont il se fait apprécier ainsi que de toute son administration. On remarque ses relations avec le cardinal Albizzy assesseur du Saint-Office particulièrement attentif au mouvement augustinien qui se lève entre Louvain et Port-Royal. Cela est sûrement lié au rapide retour du rouergat en France pour prendre la direction du nouveau collège de Montpellier. Rome aurait ainsi un informateur sur place quand la France retrouverait son plus ardent combattant du jansénisme.
Les démarches des Jésuites à Rome aboutissent à la bulle « In Iminenti » qui condamne en 1643 l’Augustinus de Cornélius Jansénius et tous les écrits pour ou contre. Le jansénisme prend forme et se fortifie en rendant coup pour coup à la Compagnie de Jésus ; on ne s’épargne pas : Livres contre livres ! L’intelligentsia bouillonne ! De toutes parts sauf de Rome on presse ANNAT d’écrire contre Jansénius malgré l’interdiction pontificale. Depuis Toulouse qu’il a rejoint, le père F. ANNAT, est informé de l’état de santé du général par ses relations épistolaires romaines et quandcelui-ci laisse craindre le pire, il publie enfin La science moyenne contre ses nouveaux assaillants, le livre tant attendu, y compris de Richelieu et de Sa Majesté. François qui est de ceux qui devraient élire le nouveau général lors de la prochaine congrégation générale n’ignore pas sa convocation imminente pour Rome. Il pourra y défendre son livre auprès du Saint-Office.
Lors des travaux de la VIIIème congrégation, de fin novembre 1645 à la mi avril 46, F. ANNAT retient l’attention du nouveau général qui suggère son nom à ses supérieurs français lorsqu’il s’agit de remplacer son Assistant général de France à Rome.
Assistant général de France auprès du général Carafa dès avril 1648, le Révérend Père François ANNAT est infatigable. À la curie généralice, il étudie et prépare toutes les affaires relatives à la France pour en faciliter le traitement et les décisions du général.
Il est aussi consultant théologique du Saint-Office, très actif et influent dans la cellule restreinte (les cardinaux Albizzi et de Lugo et les pères Montmorency et Annat) qui « gère » la montée du jansénisme. Le Rouergat est introduit à la cour pontificale et auprès des différentes représentations diplomatiques, on le croise dans les couloirs des palais des cardinaux influents et des grandes familles romaines. Sa discrétion et son efficacité compensent largement l’étonnante simplicité de ses manières parfois abruptes. Sa réputation lui vaut d’être reconduit dans ses fonctions d’assistant de France auprès du nouveau général par la neuvième congrégation.
Le R.P.F. ANNAT contribue à l’élaboration d’un système de veille active et efficace du mouvement trop augustinien puis il participe aux conseils proposés aux catholiques des Pays Bas contre le développement du jansénisme. C’est alors qu’il donnerait ses premières « lumières secrètes » à l’assesseur du Saint-Office. Dans la foulée, l’Assistant général de France suggère au syndic de la faculté de théologie de Paris de soumettre à ses docteurs de Sorbonne quelques propositions extraites de l’Augustinus afin d’en obtenir condamnation. Ce qui est fait mais n’aboutit qu’à une commission et un arrêt du Parlement de Paris qui défend d’agiter cette matière jusqu’à ce que la cour en ait autrement décidé. Le gallicanisme universitaire, parlementaire et clérical ponctuellement associé aux pros augustiniens et aux anti- jésuites est encore puissant.
ANNAT charge alors le réseau antijanséniste de France de solliciter une dizaine de prélats pour intervenir auprès de Sa Sainteté. C’est la fameuse affaire des cinq propositions qui ne fait que commencer, téléguidée de Rome où elle est supervisée par François ANNAT en accord avec Albizzi. L’assemblée du Clergé de France adopte le projet de lettre d’Isaac Habert évêque de Vabre[4], le jésuite Dinet et Vincent de Paul sont chargés de la campagne de signatures auprès des évêques.
Les relations entre la France et le Saint-Siège sont généralement tendues depuis le début du ministère Mazarin et l’attitude de l’ambassadeur de France à Rome dépend du degré de ces tensions dont ANNAT doit aussi tenir compte. Enfin, l’assesseur du Saint-Office crée officiellement une commission spéciale de cardinaux qui traite en exclusivité les affaires relatives au jansénisme et dont ANNAT est le théologien référent permanent. Un groupe de onze évêques jansénistes de France supplie alors le pape, au pire, de laisser les choses indécises plutôt que toute autre condamnation qui ne pourrait être que très mal reçue.
ANNAT reçoit la lettre d’Isaac Habert signée de 78 prélats antijansénistes ! Cependant et pour éviter toute suspicion, on décide d’une procédure incontestable de saisine du souverain pontife, par l’intermédiaire du Nonce, qui sera bientôt sollicité par plus de quatre-vingts prélats.
À la mort du général, la Xème congrégation ne peut statutairement pas reconduire ANNAT dans ses fonctions d’assistant de France[5]. Lors de cette congrégation le général Gottifredi élu le 21 janvier 1652, décède le 12 mars et à de l’élection de son successeur Goshwin Nickel, six et quatre pour cent des voix des pères capitulaires se portent sur François ANNAT. Le cardinal Albizzi obtient alors le maintien à Rome du jésuite rouergat pour continuer à œuvrer à la censure antijanséniste et accueillir les députés antijansénistes de France.
La Cour pontificale qui craint le risque gallican, apprécie le recours de l’épiscopat français à Rome. Les Jésuites tentent de se faire oublier. Les Dominicains ne veulent pas se compromettre dans la défense officielle du jansénisme. Aussi le père ANNAT continue-t-il à œuvrer sans relâche. Il est entièrement disponible aux cardinaux et consulteurs de la commission spéciale, prodigue toute l’aide souhaitée par les députés antijansénistes et n’écrit pas moins de trois ouvrages pour fonder et servir la cause.
Mais en France Mazarin s’impatiente. On vient de mater les deux Frondes successives et cela fait maintenant bientôt un an qu’il demandait à la Compagnie de Jésus de nommer un nouveau Provincial de France et de changer le management de ses maisons parisiennes qui s’étaient montrés trop proches des frondeurs. Le confesseur du roi de France et l’ambassadeur avaient même approché le R.P.F. ANNAT. C’est quand le rouergat, considérant sa mission romaine achevée, voyageait de Rome vers Toulouse qu’il reçut en route les lettres de créance le priant de rejoindre Paris, en tant que nouveau Provincial de France de la Compagnie de Jésus, où ses nouvelles provinces l’attendaient.
Les pères Jésuites de France accueillent avec curiosité leur nouveau Provincial dont on parlait beaucoup en commentant de façons très variables les qualités et les défauts, mais qui aurait si positivement étonné la famille royale dès sa première visite. L’obéissance étant la force de cet ordre, le père ANNAT n’en est pas moins bien reçu et peut se mettre aussitôt au travail en s’appuyant sur les compétences dévouées de ses pères. Il remet rapidement de l’ordre dans le management des maisons parisiennes, mais ne peut éviter un imbroglio éditorial qui fait grand bruit sans cependant réussir à le déstabiliser.
Lors de son long voyage à travers la France pour visiter toutes les maisons de la Compagnie, il apprend la publication de la bulle Cum Occasionne qui condamne les cinq propositions attribuées à Jansénius. Il accepte avec modestie, mais sans pudeur les nombreuses félicitations qui lui sont adressées pour cette décision pontificale dont il est la cheville ouvrière[6]. La succession de Jacques Dinet récemment nommé confesseur du roi pose un réel problème : Mazarin est toujours en délicatesse avec Rome, le cardinal de Retz est encore en prison, les jansénistes résistent et l’application de la nouvelle bulle ne va pas de soi. Le nom de François ANNAT est bien prononcé de-ci de-là, mais on entend tout à ce sujet. Le Provincial gère les affaires de la Compagnie en France, écrit toujours et informe son général des étapes du processus de désignation du prochain confesseur du roi qui commence à s’éterniser. Enfin, il est désigné, mi-avril par Mazarin, pour être le directeur de conscience du jeune Louis XIV. Le cardinal et Anne d’Autriche ont mûrement réfléchi leur décision ou longtemps hésité à reconnaître ANNAT comme l’homme de la situation.
3 - … confesseur de roi…
La confession qui n’est plus publique depuis le Vème siècle se caractérise par son secret qui en fait aussi la source des fantasmes les plus extraordinaires s’agissant de celle d’un roi. Cependant et quoi qu’on en dise, aucun des quatre vingtaines de confesseurs de roi n’ont encore trahit cette garantie de confidentialité. Mais cela ne réduit pas les questions légitimes que soulève cette fonction.
- Le confesseur peut-il et doit-il dépasser la sphère privée de la personne du roi pour échanger sur l’éthique politique circonstanciée ?
- Y a-t-il une politique chrétienne ?
- Comment le Roi Très-Chrétien de la fille aînée de l’Église pourrait-il refuser la discussion sur la morale politique ?
- Que peut avoir de privé un roi comme Louis XIV ?
- Comment le confesseur pourrait-il diriger un monarque de droit divin par son sacre et qui en fait quasiment le représentant de Dieu dans son Royaume ?
Les historiens semblent se rencontrer sur le rôle modérateur de ces confesseurs de princes régnants.
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ces confesseurs confessent peu, mais travaillent beaucoup. Le jeune Louis XIII, très pieux, ne communiait que quatre à cinq fois par an et il n’y a aucune raison de penser que Louis XIV communie davantage. C’est donc au cours d’échanges et de discussion plus ou moins informels que se construit la relation spirituelle entre le roi et son confesseur, plus que dans un rite sacramentel relativement rare.
Par contre, le confident du prince est parfois associé et à des degrés différents au processus de nomination aux grands bénéfices. Le roi lui confie fréquemment des missions plus ou moins importantes et variées. Le confesseur est officier de la Maison ecclésiastique et participe à ce titre à la vie de la Chapelle royale dont les contraintes, la fréquence et la longueur des offices et autres obligations peuvent être conséquentes. Ajoutons les relations de proximité avec la famille royale, sans oublier les contacts avec quelques grands personnages et avec les instances et personnalités religieuses du royaume.
La fonction était traditionnellement dévolue aux Dominicains que les Jésuites ont remplacés en France depuis Henri III, comme dans la plus part des Cours européennes.
4 - … tout sauf une sinécure !
Ce ne sont que son expérience et les résultats obtenus dans de hautes fonctions en environnement difficile, ses compétences en théologie, son habileté à la controverse et son antijansénisme actif qui ont imposé le nom de ce jésuite peu ordinaire à la personnalité si particulière. Ses activités de confesseur du jeune Louis XIV pourraient schématiquement se départager en quatre grands domaines que nous distinguerons pour la clarté de l’exposé. Le Révérend Père François ANNAT est :
- un bon gestionnaire de la feuille des bénéfices,
- un combattant actif du jansénisme,
- un auteur, animateur de réseau, diplomate avéré,
- et enfin un directeur de conscience apprécié du plus grand roi de France.
41 - Un bon gestionnaire de la feuille des bénéfices,
Peu de temps après sa nomination, Mazarin le fait entrer au conseil de conscience en remplacement de Monsieur Vincent de Paul. Il s’agit en fait de la gestion prévisionnelle de quelques centaines de postes du haut clergé, importants et convoités (évêques, abbés et grands prieurs). Le cardinal accorde rapidement une grande confiance à Annat.
Louis XIV renforce la délégation de son confesseur à qui l’histoire devra une nette amélioration des compétences d’une partie du haut clergé. C’est un gros travail de suivi épistolaire et administratif, d’enquête et de communication difficiles. Sur des critères relativement précis,[7] le roi et lui décident souvent en dernier ressort lors de leur rencontre hebdomadaire du vendredi, sur une sélection présentée précédemment au conseil de conscience. Le conseil est aussi composé de Marca archevêque de Toulouse, de Péréfixe évêque de Rodez et de la Motte Houdecourt évêque de Rennes.
La gestion de la feuille des bénéfices confère au R.P.F. ANNAT un grand pouvoir. Il en fait aussi l’objet de sollicitations, de pressions et de jalousies.
42 - …combattant actif du jansénisme,
Louis XIV a une aversion viscérale du jansénisme qu’il juge responsable de la fronde devant laquelle il a dû fuir Paris lors de la fameuse nuit des rois qui l’a très profondément marqué.
421 - Il exclut le Grand Arnauld de la Sorbonne,
De Liancourt, duc et pair de France[8] se voit refusé la confession à saint Sulpice au motif de ses relations avec les jansénistes.
Antoine Arnauld, de la grande famille, de parlementaires et de grands ecclésiastiques, qui gère Port-Royal, théologien de Sorbonne le plus en vue, chef de file des jansénistes prend sa défense dans deux lettres publiques. A cette occasion le théologien oppose à la bulle pontificale qui condamne les cinq propositions de Jansénius la fameuse distinction du droit et du fait. En un mot : les propositions sont bien juridiquement condamnables, mais comme elles ne paraissent pas textuellement dans l’Augustinus, on ne saurait les reprocher à son auteur. Tout Paris s’émeut de cet incroyable affrontement public, les salons parisiens prennent parti pour le nouveau confesseur, l’homme de Rome ou pour le grand Arnauld.
Le R.P.F. ANNAT obtient la condamnation d’Arnauld après un processus critiquable, mais non exceptionnel. Le docteur de Sorbonne est en finale exclu de la faculté de théologie et déchu de son grade universitaire ainsi que tous ceux qui persisteront à le soutenir.
422 - ... il est destinataire des deux dernières provinciales,
Quelques jours avant que la Sorbonne ne se prononce sur le sort d’Antoine Arnauld Paris est inondé par une succession de lettres dédiées à un provincial[9] écrites par un auteur inconnu, mais d’un immense talent. Tout est nouveau dans ces feuillets distribués clandestinement à plusieurs milliers d’exemplaires. On y traite devant le grand public de problèmes jusqu'ici réservés aux élites. Le style et la force des formules servent un grand talent littéraire qui n’hésite pas à mettre en scène des personnages très jaloux de leur réputation et jusqu’ici hors de portée du jugement populaire. Cependant, le parti pris frôle parfois la démagogie que des sommets de mysticisme ne peuvent cacher, malgré la profondeur de propos qui touchent par ailleurs au génie.
Il s’agit d’abord de la défense d’Arnauld puis d’une dénonciation démagogique, mais brillante de la morale soi-disant laxiste des Jésuites, pour finir directement contre ANNAT à qui les 17 et 18ème lettres sont nommément adressées.
Le feuilleton a duré plus d’un an et a mis en émoi Paris, la Cour de France et les grandes villes du royaume et d’Europe. Le père ANNAT a dû se battre par tous les moyens, mais contre l’enthousiasme du génie, et la puissance de la jalousie, les armes et les moyens du pouvoir ne suffisent pas toujours et c’est Blaise Pascal lui-même qui décide de mettre un point final aux provinciales qui restent parmi les plus belles pages de la littérature française.
La passion du débat et son impact dans la société sont difficilement imaginables aujourd’hui et bien difficilement comparables. ANNAT y résiste.
423 - … son formulaire préoccupe l papes et rois,
Pour marginaliser définitivement le jansénisme, ANNAT réussit à convaincre Mazarin et l’assemblée générale du clergé d’exiger de chaque postulant à quelques bénéfices, ainsi que de tous les religieux et enseignants, la signature d’un formulaire d’adhésion à la condamnation pontificale du jansénisme. C’est son collègue du conseil de conscience, Monseigneur de Marca qui en rédige les termes : « Je condamne de cœur et de bouche la doctrine des cinq propositions de Cornélius Jansénius contenues dans son livre intitulé l’ Augustinus, que ces deux papes et les évêques ont condamnée ; laquelle doctrine n’est point celle de saint Augustin, que Jansénius a mal expliquée contre le vrai sens de ce saint docteur. »[10]
Pascal en rédige un amendement bientôt réfuté. Arnaud écrit cet autre commentaire pour accompagner la signature qu’il tente d’obtenir des religieuses de Port-Royal : « Considérant que dans l’ignorance où nous sommes de toutes ces choses qui sont au-dessus de notre profession et de notre sexe, tout ce que nous pouvons est de rendre témoignage de la pureté de notre foi… C’est pourquoi nous embrassons sincèrement et de tout cœur ce que sa Sainteté le Pape Innocent X en a décidé. » Jacqueline Pascal, la sœur de Blaise, y répond : « … Je sais bien que ce n’est pas a des filles de défendre la vérité, quoi que l’on peut dire, par une triste rencontre, que puisque les évêques ont des courages de filles, les filles doivent avoir des courages d’évêques […] Mais si ce n’est pas à nous de défendre la vérité, c’est à nous de mourir pour la vérité et à souffrir plutôt toutes choses que de l’abandonner. »…
Les intérêts croisés et divergents des opposants de toutes sortes s’en mêlent. À la mort de Mazarin, le roi lui-même dirige l’assaut contre les jansénistes, il exige la signature pure et simple du formulaire et autorise tous les moyens, y compris policiers, contre les récalcitrantes de Port-Royal.
Et les chansonniers, comme parfois ingénument inconscients de leur servilité de la prochaine pensée unique, chantent contre le père ANNAT.
424 - … et se révèle aussi un maître de négociation.
Malgré cette activité très offensive, le R.P.F. ANNAT supervise le processus de rapprochement avec les jansénistes initié dès 1663 par Louis XIV en accord avec son confesseur. C’est le père Ferrier, un autre rouergat collaborateur d’ANNAT qui négocie afin de ne pas heurter la susceptibilité d’Arnauld qui finira cependant par rompre unilatéralement la négociation trop bien avancée sous la haute garantie de Monseigneur de Choiseul.
Bien plus tard quand l’imminence de la guerre contre la Hollande nécessitera une paix intérieure et que le nouveau pape Clément IX voudra écarter le spectre du schisme gallican, ANNAT s’effacera en retenant par son exemple les antijansénistes convaincus pour ne pas entraver la paix clémentine. Il est un des très rares initiés à connaître le caractère strictement politique et donc temporaire de l'adhésion de Louis XIV à ce spectaculaire rapprochement.
43 - ... c’est aussi un auteur reconnu, homme de réseau et diplomate avéré,
Tout au long de ses pérégrinations, François ANNAT a créé un réseau de relations internationales très efficace, qu’il entretient épistolairement et par toute opportunité de contact à Paris. C’est aussi un auteur prolixe et un bon diplomate.
Après quelques disputes entre les gens d’armes de la maison de France à Rome et ceux du pape, quelques gardes corses du pontife bousculent un peu violemment le carrosse de l’ambassadeur de France au point d’en faire perdre la vie à un des laquais français. Le roi soleil exige des excuses publiques d’Alexandre VII qu’il menace militairement.
Louis XIV qui ne veut ni plier devant Sa Sainteté, ni ne souhaite réellement envahir Rome, charge le R.P.F. ANNAT de trouver une issue honorable au différend. Le confesseur fait tant et si bien que les assaillants de l’ambassadeur de France sont envoyés aux galères, qu’on érige dans Rome un obélisque infamant et que la garde corse est dissoute. Le souverain pontife envoie son neveu faire amende honorable en France et adresse un bref particulier de remerciement au Père ANNAT pour son habile intervention.
44 - … qui ne déroge pas à la discrétion confessorale
Le confesseur du jeune séducteur accompagne l’ascension du plus grand roi de France de sa 16ème à sa 32ème année. Pendant que le peuple de Paris s’égosille sur l’heureuse incapacité d’ANNAT à freiner les élans amoureux de son royal pénitent, le prince et son confident s’apprécient assez pour échanger régulièrement et parfois longuement.
La complémentarité de leur antijansénisme et l’association de leurs forces respectives tissent entre ces deux hommes une relation discrète, soutenue et régulière dont le roi n’autorise aucun commentaire lui présent
Francois ANNAT S.J. ?
Grand commis d’un ordre éminent, dont le parcours étonnant aurait largement suffi à l’incontestable gloire éternelle de n’importe quel autre !
Ses contemporains rouergats ne pardonnèrent peut-être pas son progressisme.
Les Aveyronnais, généralement si jaloux de leurs personnalités, craignent peut être qu’avec lui Estaing ne dépasse son quota de célébrités.
Mais je vous laisse juge et vous remercie de votre aimable attention.
Yves PALOBART, pour la Société des Lettres, des Arts et des Sciences de l’Aveyron, pour suivre sa communication lors de la sortie foraine à Estaing du 07 09 2008. [11]
[1] Extraits de L.C.P. Bosc, Mémoires pour servir à l’histoire du Rouergue, Rodez, imprimerie de Devic, 1997, 3 vol. [2] L’un des premiers de France : fondé en 1562 quand l’admission de la Société de Jésus en France date de 1561.
[3] Père oratorien qui avait été moliniste qui devient le plus proche collaborateur du cardinal de Bérule fondateur de l’oratoire français. Ami et confident de Descartes. Auteur entre autre de De la liberté de Dieu et de ses créatures…
[4] évêque de Vabre en bas Rouergue. de 1645 à 1668.
[5] En application de la règle imposant le renouvellement des assistants généraux à chaque congrégation (à laquelle on avait dérogé pour lui dans la précédente congrégation générale).
[6] Lucien Ceyssens éminent historien du jansénisme écrit que le Père François ANNAT en est l’alpha et l’oméga.
[7] Connaissances, piété et conduite dont chacun est assez clairement défini par écrit, par exemple pour les connaissances : le doctorat de Sorbonne constitue la garantie d’une capacité raisonnable. L’appréciation de la piété et des mœurs se base sur l’écoute vigilante et l’observation attentive de tout ce que l’on peut apprendre sur le candidat par la bonne raison « que rien ne peut échapper aux yeux du monde »… d’après Georges Minois dans Le confesseur du roi, Fayard, les directeurs de conscience sous la monarchie française, 1988
[8] Roger du Plessis, marquis de Liancourt, duc de la Roche-Guillon et pair de France.
[9] Michel le Guern, Pascal, les provinciales, Lettre(s) écrite(s) à un provincial par un de ses amis, sur le sujet des disputes présentes de la Sorbonne, folio classique n° 1860, Galimard, 1987, p.41.
[10] Cité par Jacques Attali, Blaise Pascal, p. 378 qui renvoie à Françoise Hildesheimer, Le Jansénisme. L’histoire et l’héritage, « Petite encyclopédie du christianisme », Desclée de Brouwer, 1992, Paris.
[11] Le travail de recherche réalisé sur François Annat qui est à la base de cette communication a été largement facilité par la patiente disponibilité des bibliothécaires archivistes de l’évêché de Rodez qui m’ont permis d’accéder aux précieuses notes du Chanoine Louis Roques, la disponibilité et les compétences des personnels de la Société des Lettres des Arts et Sciences de l’Aveyron, de la bibliothèque municipale de Rodez,des archives départementales de l’Aveyron, de la bibliothèque municipale de Clermont-Ferrand et du Centre International Blaise Pascal.
Bulletin du Cercle Généalogique du Rouergue
n° 58, octobre 2006, p. 21-25
L'homme des lumières secrètes
François Annat 1590 - 1670
Cet aveyronnais de petite naissance a incontestablement influencé l’histoire du XVIIe siècle. Controversiste assuré, jésuite, théologien, il défend la théologie de la première Compagnie de Jésus contre l’augustinisme intégriste des jansénistes. Son combat et ses charges en font un acteur incontournable du fameux débat sur l’économie du salut, une problématique universelle et intemporelle qui a secoué l’Europe.[1]
Profondément rouergat, homme de convictions et d’une exceptionnelle intégrité, il étonne, surprend et dérange sans jamais céder ; de quoi se faire plus d’ennemis que d’amis। Annat est personnellement discret et effacé mais développe une étonnante énergie dans ses différentes fonctions. Sainte-Beuve, Racine, Voltaire, Pascal et bien d’autres ne l’épargnent pas de même que les chansonniers. Nathanael Southwel ne tarie pas d’éloges mais c’est un Jésuite anglais historien de l’ordre. L’abbé Moreri précise que « … Le Père Annat ne souffrit point près de lui les loups béants venus du Rouergue ; qu’il y eut des parents qui ne s’oublièrent pas eux-mêmes, qu’ils allèrent le trouver au Louvre, mais qu’ils ne remportèrent aucun bénéfices… » Peut être est-ce là une des clés de l’indifférence affichée de notre Rouergue à l’endroit d’un de ses plus grands hommes si ce n’est du plus influent.
A l’écart des grandes voies de communication la cité d’Estaing ne souffre pas directement des huit guerres de religions successives qui dévastent le reste du royaume et du Rouergue. Cependant Henri de Navarre a beaucoup ri d’une anecdote qu’ici tout le monde s’empresse d’oublier. Une nuit une bande d’Huguenots égarés disposent quelques barils aux pieds du château et au petit matin demandent qu’on leur ouvre les portes sinon ils feront sauter les tonneaux remplis de poudre. On ne tarde pas à s’exécuter pour s’apercevoir, mais un peu tard, qu’en fait de poudre les barils étaient remplis du sable d’Olt…
François est né le 5 février 1590 au levant du château d’Estaing de Marie et de Jean Annat. [2]
Après une enfance sans histoire il fait ses humanités au collège des Jésuites de Rodez qui fut un des premiers établissements de la Compagnie en France. Il y améliore son latin, apprend le grec et la rhétorique de 1603 à 1606.
Il fait les scolastici nostri - qui consistent au noviciat et études supérieures que doivent suivrent les futurs pères jésuites – au collège de la Compagnie à Toulouse (qui était à l’époque près de l’actuelle rue de Metz). Il approfondi la littérature et la rhétorique, apprend les sciences et la théologie. Durant ses années d’études supérieures ( 1607 à 1616 ) il est répétiteur un an au collège de Béziers.
Il fait les scolastici nostri - qui consistent au noviciat et études supérieures que doivent suivrent les futurs pères jésuites – au collège de la Compagnie à Toulouse (qui était à l’époque près de l’actuelle rue de Metz). Il approfondi la littérature et la rhétorique, apprend les sciences et la théologie. Durant ses années d’études supérieures ( 1607 à 1616 ) il est répétiteur un an au collège de Béziers.
Ordonné prêtre en 1617 il fait ses vœux perpétuels en 1624. A noter qu’un vœux particulier met individuellement chaque père Jésuite à la disposition du pape qui peut en exiger à tout moment quelque mission que ce soit.
Il est ensuite professeur de philosophie à Toulouse, puis de mathématiques et de scolastique au collège cardinal de Tournon où nous le retrouverons en 1626.
En ce début de XVIIe nous sommes dans une société obnubilée par la religion et le salut. Il faut bien comprendre que la population est en permanence agressée par les épidémies, les guerres, les injustices fiscales et sociales qui engendrent la misère du peuple. La conception d’un Dieu vengeur prévaut sur celle du Dieu d’amour. Plus que jamais la notion d’un jugement des morts par Dieu est le plus souvent l’ultime espoir des opprimés. Une piété populaire teintée d’obscurantisme se développe ; on est jamais loin de la sorcellerie de l’alchimie et du mysticisme. La société n’est pas culturellement prête a intégrer la théologie de liberté prônée par les jésuites. Le salut ne pourrait s’obtenir que par l’austérité si ce n’est la souffrance.
C’est dans ce contexte que trois ordres, qui jusqu’ici concourraient à la rénovation de l’Eglise catholique, vont s’en disputer la maîtrise au travers de trois théologies. Pour rester simple et en dehors d’inutiles arguties pour la compréhension globale je les ai qualifiées devant vous, le 8 juillet à Estaing, de pessimiste, raisonnable et optimiste.
- L’ordre des oratoriens et le parti des dévots à la mort de Bérulle vont vers un augustinisme sévère voir intégriste, la prédestination prévaut et ne laisse que peu ou pas de liberté à l’homme dans son salut. Ce serait la théologie pessimiste.
- Les dominicains, suivant saint Thomas sur le concept de prémotion physique, enseignent que la prédestination n’affecte pas la liberté de l’homme, celui-ci peut trouver son salut dans une sorte de coaction avec Dieu pour développer la grâce suffisante qui le met en puissance d’agir mais sans cependant lui donner la force d’ agir en acte (en fait) ce n’est qu’avec la grâce efficace qu’il peut le faire. On retrouve ici les concepts aristotéliciens de puissance et d’acte qui tentent de rationaliser en quelque sorte l’explication de l’économie du salut. C’est pour cela que je la qualifie de raisonnable. Raisonnable mais complexe.
- Les Jésuites, soucieux d’adapter la religion aux nouvelles mœurs sans cependant contrevenir au dogme se rallient au Molinisme qui enseigne que Dieu veut sauver tous les hommes et pour cela accorde à chacun la grâce suffisante à son salut pourvu qu’il ne la refuse pas et qu’il l’entretienne. Aussi prônent-ils la fréquente confession ainsi que la fréquente communion. Galvaudée par les opposants aux casuistes qui sortent leurs propos de leur contexte, leur doctrine sera dénoncée par les augustiniens et les dominicains pour des raisons bien entendu différentes. Je l’ai qualifié d’optimiste et ou de libératrice.
Le CONTROVERSISTE
Revenons au Père Annat qui est en 1626 pater juniorium au collège cardinal de Tournon. Pour venir à la rescousse d’un de ses collègues qui débat en conférences avec un ministre protestant, il publie son premier livre contre les huguenots et leur filiation proclamée de saint Augustin. Il apparaît comme un controversiste assuré. Mais voici que Gibieuf ancien moliniste ramené à l’augustinisme par Bérulle, fondateur de l’Oratoire en France, écrit contre la théologie des Jésuites. Ce livre est soutenu par Saint-Cyran. Annat est le seul à voir là se lever un front antijésuite. Il se fait muter à Toulouse et prépare un travail contre Gibieuf qu’il publie en 1632. Il extrait du livre de Gibieuf une liste de propositions à ses yeux condamnables. La méthode n’est pas neutre, en effet il transforme ainsi une question d’école en question politique. Gibieuf ne répond pas, de telle sorte qu’Annat sort vainqueur de ce premier duel devant l’opinion et y gagne sa notoriété de théologien en confirmant ses talents de controversiste.
On découvre à Louvain, où Jansénius enseigne, le contenu de son fameux livre l’Augustinus, sur lequel il travaille depuis des années en relation avec Saint-Cyran. Il s’agit d’une énorme somme augustinienne qui prône le retour à l’Eglise primitive et critique sans réserve la théologie des jésuites à telle enseigne que l’on parle de véritable « machine de guerre contre la Compagnie ».
En 1635 Saint-Cyran est nommé directeur spirituel de l’abbaye de Port-Royal-des-Champs.
Duverger de Hauranne qui fut abbé de Saint-Cyran et en garda le nom est un homme d’un grand charisme qui dirige déjà nombre de personnes influentes en France. L’abbaye de Port-Royal-des-Champs est une institution du XIIe siècle tenue depuis la fin du XVIe par les Arnauld, grande famille de parlementaires et d’ecclésiastiques, très antijésuite. C’est un Arnauld qui obtint du parlement le bannissement des Jésuites contre l’avis même d’ Henri IV.
Jansénius publie Mars gallicus , un pamphlet contre la politique extérieure de Richelieu qui finance la révolte des protestants contre les Hasbourg pour consolider l’indépendance de la France. Saint-Cyran chef du parti des dévots depuis la mort de Bérulle (qui fut un grand cardinal moins intégriste que l’abbé ), invite tous les bons catholiques à refuser quelque charge civile ou militaire d’un pouvoir si corrompu.
Le front antijésuite, dénoncé quelques années plus tôt par le père Annat, s’affiche maintenant clairement non seulement contre la Compagnie mais aussi en opposition à Richelieu et Louis XIII. Cela marquera profondément le jansénisme issu du mouvement augustinien. François Annat, vainqueur de Gibieuf, est nommé théologien du général des Jésuites à Rome.
L’ IRREVERSIBLE DECENNIE, 1636-1647.
En 1636 le père Annat est donc censeur à Rome. Il étudie les livres et doctrines soumis à l’approbation du général de la Compagnie. François est introduit à la cour pontificale, au Saint-Office (inquisition) et auprès des différents corps diplomatiques. Il constitue là un solide réseau de relations. Mais parce que c’est plus un homme d’action que seulement d’étude et vraisemblablement parce que le Saint-Office et le général ont aussi besoin d’un homme de confiance pour observer le mouvement augustinien, Annat retourne en France où il est dès juillet 1637 recteur du jeune collège de Montpellier. Jansénius avait été nommé évêque d’Ypres à la demande du roi d’ Espagne. Il meurt en 1638. Richelieu offre un évêché à Saint-Cyran dont il se méfiait comme de « 6 armées ». Bien entendu celui-ci refuse et Richelieu ( sous prétexte du conflit attrition/contrition [3] ) le fait emprisonner au donjon de Vincennes d’où il continue d’ailleurs à diriger nombre de personnes de grande qualité. A Louvain, malgré le testament[4] de son auteur, on veut publier l’ Augustinus. Les Jésuites en demandent la destruction et l’interdiction sans succès. Saint-Cyran reçoit le livre dans son donjon et en confie la défense ainsi que la sienne propre au jeune Antoine Arnauld nouveau docteur de Sorbonne.
Le père Annat est pressé de toutes parts pour écrire contre l’ Augustinus, mais il sait qu’un décret du Saint-Office, non publié en France, l’interdit. Il sait aussi qu’une bulle pontificale est en préparation et interdira d’écrire pour ou contre le livre de Jansénius. Dans le même temps que la bulle paraît, en 1643, Arnauld et Hallier publient Théologie morales des Jésuites. C’est une attaque frontale avec garantie des sources extraites des livres de cas des casuistes. Sortis de leur contexte et de leur finalité, ces exemples de cas, destinés aux confesseurs pour les aider à trancher des cas particuliers ne manquent pas de produire le scandale attendu. Le coup est rude. D’autant plus rude qu’Arnauld s’empresse de publier dans le sillage de ce livre un second ouvrage : La fréquente communion. Ce livre est écrit en français et connaît un vif succès. Il montre en effet que les Jésuites encouragent le laxisme en prônant la confession et la communion fréquente sans exigence de réelle contrition et qu’à pardonner trop facilement on facilite le péché et qu’en prétendant guérir c’est en fait de non assistance de personne en danger qu’il s’agirait… en fait deux conceptions de l’absolution s’affrontent, également légitimes, mais l’argumentation est biaisée. C’est le début du Jansénisme, un mouvement augustinien rigoureux dont les membres souhaitent, sans prosélytisme, vivre leur engagement dans la religion catholique, mais dont les représentants visent le leadership dogmatique de l’Eglise et veulent abattre la Compagnie.
François Annat écrit bien contre Arnauld et Hallier, mais les Jésuites ont tant d’ennemis. Le gallicanisme veille et entretien les rancoeurs… De plus en 1644 Escobar, un Jésuite espagnol, compile les écrits de 24 casuistes !
En 1645, le 30 avril Annat publie enfin le livre tant attendu contre l’Augustinus. La science moyenne contre ses nouveaux assaillants est bien entendu attaqué par les universités de Toulouse et de Louvain. Pourquoi Annat publie-t-il maintenant alors que c’est toujours interdit ? Parce que, par ses relations romaines, il connaît l’état de santé alarmant du général des Jésuites et dès que ses informations l’assurent de la fin, il publie. Annat est député de la province de Toulouse et en tant que tel il sait qu’il devra se rendre à Rome pour l’élection du futur général. A Rome, auprès d’Albizzi, le patron du Saint-Office, il pourra convaincre du bien fondé de son livre.
François part en effet pour Rome. Il obtient gain de cause pour son livre autorisé par le Saint-Office et se fait remarquer lors des travaux de la 8ème congrégation générale. A telle enseigne que le nouveau général se souviendra de lui comme d’un bon théologien et d’un bon animateur de projet et lors du décès du son assistant général, le général pousse le nom du père Annat qui est élu assistant général de France en 1647.
L’ ASSISTANT GENERAL de France à ROME, l’homme des lumières secrètes 1648-1652.
Le père Annat prépare toutes les décisions relatives aux provinces de France pour le général des Jésuites en liaison avec la curie romaine et les différents ambassades.
De plus il est consultant théologique du Saint-Office.
Il est aussi membre de la cellule stratégique contre le jansénisme. Il suggère l’idée d’extraire quelques propositions de l’Augustinus à faire condamner d’abord en Sorbonne, de même qu’il relance l’idée d’un formulaire à faire signer à tous les religieux. Quand Albizzi crée une commission de cardinaux pour qualifier les 5 propositions que Nicolas Cornet, syndic de Sorbonne, ( par le canal d’Annat ) a extrait de l’ Augustinus, le père Annat est chargé de fournir les analyses et les arguments théologiques aux cardinaux juges.
On le croise dans tous les palais romains, de l’antichambre du souverain pontife au Saint-Office et dans les ambassades. C’est un personnage particulier, curieusement discret mais efficace, un travailleur acharné, respecté. En cinq ans à Rome il traite un très grand nombre d’affaires de toutes sortes, il est sur tous les fronts et consacre une grande énergie à la lutte contre la doctrine jansénisme. Il y sacrifie même son dessin de faire condamner la prémotion physique des dominicains dont on ne peut se couper contre les augustiniens.
Au cœur du pouvoir de l’Eglise universelle, incorruptible, sa discrétion compense son manque de manières. Il surprend par sa bonhomie, sa franchise parfois un peu rude. Il écrit beaucoup et se montre un tacticien influent que la vie romaine ne réussit pas à rendre élégant. Au terme de son deuxième mandat, il n’est pas rééligible à la fonction d’assistant général. A la 10ème congrégation générale quelques suffrages se portent sur le nom de François Annat lors de l’élection du nouveau général…
Albizzi le retient à Rome où il doit accueillir et guider les députés antijansénistes.
Le Vatican a besoin en France d’un homme de conviction et de confiance capable de faire appliquer les prochaines bulles contre la doctrine janséniste et Mazarin demande au général de renouveler l’encadrement de la Compagnie qui s’est trop marqué lors de la fronde. Le père Annat est nommé Provincial de France.
LE PROVINCIAL de FANCE 1653 à 1655.
François est chaleureusement accueilli par la famille royale et par Mazarin. Il réorganise l’encadrement des maisons françaises de la Compagnie. Il publie un livre dans lequel les français découvrent qu’à Rome les Jésuites sont juges et partis dans le processus de condamnation des 5 propositions et la grande influence du père Annat. La bulle Cum Occasionne, dont François est à l’origine et la cheville ouvrière, condamne les 5 propositions extraites de l’Augustinus sans cependant dire expressément qu’elles sont contenues dans le livre de Jansénus mais en précisant qu’on n’en approuve pas pour autant ledit livre…
Le nouveau confesseur du jeune roi décède et Mazarin nomme le père Annat auprès de Louis XIV qui est sacré à Reims le 7 juin 1654.
Le CONFESSEUR 1654-1670.
A peine le nouveau confesseur a-t-il pris ses marques au Louvre qu’éclate une affaire qui fera grand bruit. Liancourt, pair de France, janséniste et ami de Pascal se voit refuser la confession par son confesseur de saint Sulpice et Olier, curé de la paroisse, lui signifie même qu’il lui refusera la communion tant qu’il se montrera aussi janséniste.
Arnauld, le grand Arnauld prend la défense du duc dans une lettre publique où il avance l’argument de fait. Il y développe l’idée que les 5 propositions sont justement condamnées (en droit) par Rome mais que celles-ci n’étant pas contenues en tant que telles dans l’Augustinus (en fait) ne peuvent en rien être opposées à Port-Royal ni aux jansénistes.
Annat affirme que les 5 propositions sont bien contenues dans l’Augustinus et déclare que si Arnauld ne se rétracte pas il sera purement et simplement exclu de Sorbonne.
Malgré l’avis de la plupart des jansénistes qui ne demandent qu’à vivre en paix leur foi au sein de l’Eglise catholique, Arnauld insiste dans une nouvelle lettre publique. Paris s’émeut ; le grand Arnauld contre l’envoyé de Rome !
Annat saisit la Sorbonne pour dire que les 5 propositions sont bien extraites de l’Augustinus. A Port-Royal on mesure le danger et on demande à Pascal de prendre anonymement la défense d’Arnauld. Pascal séjourne en effet de temps en temps au milieu des solitaires de l’abbaye où sa sœur Jacqueline est religieuse. C’est la fameuse affaire des Provinciales. Dix huit lettres publiques que tout Paris se dispute au fur et à mesure de leur parution. Le phénomène gagne les grandes villes et les régions puis l’Europe. Pascal signe là quelques unes des plus belles pages de la littérature française avec un immense talent et beaucoup de démagogie. Il commence par jouer sur les mots et concepts doctrinaux pour dénoncer les Jésuites puis il exploite les casuistes[5] qu’il donne en pâture au moralisme du peuple qui devient pour le coup -l’opinion publique- et enfin adresse publiquement les deux dernières lettres au père Annat en personne. Or Annat est un personnage important au cœur du pouvoir. Le scandale est énorme, la police incapable de mettre la main sur l’auteur inconnu.
A peine sorti du raz de marée des Provinciales un Jésuite publie Apologie pour les casuistes contre les calomnies des jansénistes. L’auteur est un proche d’Annat, le contenu du livre est parfois outrancier. Les curés parisiens réagissent et veulent faire interdire l’ouvrage. Pascal là aussi écrit quelques textes percutants signés par les curés. En bout de scandale la faculté de théologie condamne enfin l’ Apologie en octobre 1658.
Le père Annat obtient de Mazarin et de l’assemblée du clergé l’obligation pour chaque religieux de signer un formulaire par lequel on adhère à la condamnation des 5 propositions. Les religieuses de Port-Royal ne veulent pas signer. Pascal rédige un amendement au formulaire qu’Arnauld négocie avec Mazarin mais le cardinal meurt.
Louis XIV prend directement l’affaire en main et exige la signature pure et simple du formulaire par arrêt du Conseil d’Etat. On ne signe toujours pas à Port-Royal, deuxième arrêt. Arnauld obtient de l’archevêque de Paris un amendement. Louis XIV l’annule et expulse les confesseurs de Port-Royal.
Arnauld assorti le formulaire d’un étonnant considérant et demande aux religieuses de signer « … dans l’ignorance où nous sommes de toutes ces choses qui sont au-dessus de notre profession et de notre sexe … ! » Pascal s’oppose à la signature. A bout de force sa sœur Jacqueline signe et meurt. Le nouvel archevêque de Paris, Hardouin de Péréfixe expulse et disperse manu militari les religieuses de Port-Royal. C’est un énorme scandale ! On n’avait jamais vu la police dans un couvent ! On craint le pire, même le schisme ! Sous la pression, de Péréfixe autorise les religieuses à retourner à Port-Royal tout en les privant de tout sacrement…
Depuis que Louis XIV gouverne seul et, qui plus est, dans un tel contexte, le rôle de confesseur du roi est loin d’être une sinécure. Non seulement le confesseur doit freiner les ardeurs galantes de son royal pénitent qui défraie la chronique pour la plus grande joie des parisiens, mais aussi doit-il temporiser et médiatiser ses relations avec la cour pontificale. Quand, suite à une rixe entre la garde de l’ambassade et celle du pape, Louis XIV exige des excuses officielles du souverain pontife en le menaçant militairement et que celui-ci en appelle aux autres maisons régnantes, c’est Annat qui calme le jeu et obtient habilement la réconciliation des deux potentats pour le plus grand soulagement du monde.
De plus Annat a la haute main sur la feuille des bénéfices qui attribue les trônes épiscopaux et les abbayes. C’est une responsabilité au carrefour de toutes les pressions, les bénéfices sont nombreux et très convoités… Il doit aussi veiller à l’application des bulles pontificales.
Dés l’année 1662 François Annat avait su convaincre Louis XIV de se rapprocher des jansénistes en acceptant de s’effacer lui-même du processus de négociation pour ne pas heurté la sensibilité d’Arnauld. Mais celui-ci rompra brutalement des négociations pourtant bien avancées. Mais en 1667 le nouveau pape craint le schisme et se rapproche des jansénistes. Louis XIV s’oppose à un accord qui l’exclurait. Par ailleurs il prépare secrètement la guerre contre la Hollande et il aura besoin de tous les grands de France y compris des jansénistes. Il ordonne donc que l’on cesse d’importuner Port-Royal.
On officialise la réconciliation. Arnauld est présenté au roi devant la cour en présence des Jésuites. Les jansénistes exultent, les salons parisiens se les disputent. Mais dans cette grande mascarade la dupe n’est pas Annat que les chansonniers désignent à la risée populaire, mais bien les jansénistes eux-mêmes, qui l’ignorent encore. Seuls Louis XIV et Annat savent qu’il ne s’agit là que d’une reconnaissance ponctuelle, d’une opportunité strictement politique.
Le vieux confesseur est fatigué, presque sourd, il n’a plus rien à prouver et donne sa démission au printemps 1670. Il a 80 ans et meurt le 14 juin.
François Annat a été aussi loin des richesses de ce monde que le plus digne des Jansénistes, quelques effets personnels d’aucune valeur sont le seul patrimoine du défunt. Louis XIV lui délivre le plus haut certificat d’intégrité en disant de lui : « Je ne lui connais pas de parents. » et le roi dit aussi de son compagnon depuis plus de 15 ans : « Le père Annat a été mon père ».
Dès 1680 Antoine Arnauld, poursuivi par la police, s’exile aux Pays-Bas, en 1710 Louis XIV fait raser Port-Royal-des-Champs, en 1773 dissolution de la Compagnie de Jésus qui est réhabilitée en 1814….
Aucun aveyronnais n’a été aussi influent que François Annat et pourtant on parle encore de lui avec un sourire entendu qui m’a ému… peut être serait-il temps de nous honorer en retrouvant notre mémoire। Aussi ai-je été particulièrement heureux de vous présenter très brièvement sa vie. J’en ai fait le sujet de mon troisième livre[6] qui est actuellement en comité de lecture chez deux éditeurs. Peut être aurai-je bientôt la joie de vous en annoncer la parution. Merci de votre attention et de votre intérêt pour la vie d’un homme dont je crains parfois de n’être que le piètre avocat commis d’office. Merci à Emile Méjane pour sa confiance et à Monsieur Delmas pour sa bienveillante attention.
Yves Palobart, Estaing le 3 août 2006
pour le bulletin du G.G.R.
[1]Je tiens à signaler l’énorme travail du chanoine Roques de rodez dont les notes manuscrites sont consultables aux archives de l’évêché de Rodez. Ces notes m’ont été extrêmement précieuses après ma découverte de François Annat dans Blaise Pascal ou le génie français de Jacques Attali.
[2] Comme l’a si bien démontré M. Emile Méjane lors de son intervention A.G. du 08 07 2006 à Estaing.
[3] Attrition : regret du péché par crainte de l’enfer, contrition : regret du péché par amour de Dieu.
[4] Qui fut dérobé
[5] se reporter à l’excellente intervention de Monsieur Delmas A.G. du 08 07 2006 à Estaing.
[6] Je tiens à remercier, pour leur accueil et leurs compétences, les personnes rencontrées à la Société des Lettres de l’Aveyron, à la bibliothèque municipale de Rodez et aux archives départementales de l’Aveyron ainsi que les archivistes de l’évêché de Rodez pour leur aimable et patiente disponibilité.
