De la crédibilité des Ménagiana en ce qui concerne François ANNAT qui se serait appelé « Canard ». (3)

Après la conférence que je donnais le 11 12 2010 à Paris à l’antenne parisienne du CGR, un auditeur me demandait ce qu’il fallait croire du fait que Annat se serait appelé Canard comme le relaie wikipedia.
Pour lui répondre le plus objectivement possible je cite ici (quasiment mots à mots) l’historique de l’anecdote qui présente et traite des Ménagiana, dans une thèse sur le statut de l’anecdote chez Proust (1), (2).


1 - De l’anecdote

Sens premier et étymologique de l’anecdote : fait tenu secret ou caché.
Le micro-récit, à l’origine cantonné dans le discours historiographique, est récupéré et exploité par les hommes de lettres d’abord, par les journalistes ensuite. L’anecdote ne perd rien de son
« charme » mais elle perd tout crédit.
Aujourd’hui : petite histoire sans intérêt, une répartie vive ou un bon mot elle fut à l’origine une
« particularité historique restée inédite » dont on fit grand usage. Même à son heure de gloire, l’anecdote suscite des controverses.

2 - De l’anecdote à l’anecdotique

Les « inédites », suscitent des interprétations très diverses, voire contraires : qui a volontairement été caché (=> intéressant) ou qui est insignifiant voir faux (=> moins intéressant). Ce sont les deux pôles, positif et négatif, de l’anecdote.

L’anecdote est un moyen, légitime ou pas, pour mieux comprendre le cours des événements. Les lexicographes et les détenteurs du pouvoir s’en méfient, le public s’en passionne.

Le dictionnaire de l’Académie de 1694, comme le Furetière de 1690, ne connaissent que le pluriel : « Mémoires où sont écrits les secrets de la politique & de la conduite des Princes, les Anecdotes de Procope, Les anecdotes de la maison d’Autriche de Varillas ».

Dès le XVIIIe siècle, l’anecdote ne désigne plus tant un événement que la narration de cet événement, éventuellement mais pas forcément historique ; une petite histoire cocasse ou simplement bien tournée, et bientôt synonyme de répartie et de bon mot.

Les anecdotes ont tout pour plaire au public. L’anecdote qui jouit de la curiosité du public et du scandale qu’elle soulève peut à présent se passer du support et de la caution de l’histoire et paraître pour son propre compte dans des recueils : des recueils d’anecdotes proprement dits ou des ouvrages qui en font un large usage comme les Mémoires et les ana et qui eux témoignent du « réel » succès de l’anecdote.

« Si les lexicographes condamnent presque unanimement l’anecdote, le public des XVII et XVIIIe siècles s’engoue tant et si bien pour ces secrets d’alcôve que les maisons d’édition décident alors d’offrir aux lecteurs des sortes de « mélanges » où se trouvent réunis les « secrets » les plus scandaleux, les détails les plus croustillants sur la vie privée des grands du royaume et les « mots » ou « réparties » les plus vifs. Le recueil d’anecdotes fait (faire) fortune et se décline alors sous plusieurs titres : ce sont des recueils proprement dit, des manuels de conversation, des ana, des Historiettes, comme ceux de Tallemant des Réaux, ou même des Mémoires. Certains sont sans nul doute à l’origine de nos actuels journaux à scandale ».

L’anecdote alimente ainsi la conversation avant de fournir la matière à toutes sortes d’ouvrages C’est en effet parce qu’on a parlé qu’on écrit et c’est parce qu’on a écrit qu’on parle … ou peut parler.

Ces recueils sont de plusieurs sortes :

- 21 - guides ou manuels de conversations
- 22 - recueils d’anecdotes proprement dits, les ana, ces recueils de pensées, bons mots et anecdotes d’un savant, publiés à sa mort par ses disciples

221 - En 1666 paraît le Scaligerana, un recueil des propos du personnage éponyme, savant célèbre de l’époque mais non auteur de l’ouvrage en question puisque ce sont ses disciples qui, à sa mort, décident de transcrire ses remarques et anecdotes. Très vite toutefois le genre se« mondanise ».

222 - Le Menagiana (1693) mêle en effet aux remarques savantes de nombreuses anecdotes et historiettes mondaines qui, elles, constituent l’essentiel du recueil.
« Sa personnalité de poète de salon, ses brouilles nombreuses, étaient dans toutes les mémoires, écrit F. Wild, et devaient susciter un intérêt anecdotique même chez des lecteurs que l’histoire littéraire n’intéressait pas particulièrement. C’était donc bien à la fois un ouvrage sérieux et plaisant, susceptible d’être lu par les personnes instruites, par celles qui appréciaient le « bien dire », par celles qu’intéressaient les petits vers, par celles qui recherchaient des détails curieux de la vie des grands hommes », affirme F. Wild qui prouve que jusqu’alors l’anecdote concilie les publics et maintient à parts égales les deux « pôles », positif et négatif (le volontairement caché et donc intéressant et l’insignifiant ou le faux qui l’est donc moins.)

Ménagiana dont le titre complet est : Menagiana ou bons mots, rencontres agréables, pensées judicieuses, et observations curieuses, de M. Menage. (Troisième édition augmentée. A Amsterdam, Chez Pierre de Coup, Libraire dans le Kalverstraat, à l'Enseigne de Ciceron, 1713.) Les Ménagiana ont été écrits après la mort de G. Ménage pars ses amis.

Or dans le deuxième tome du Ménagiana on peut lire en effet qu’Annat s’appelait Canard qu’il aurait latinisé en Annat. Bien entendu il s’agit là d’une expression du pôle négatif de l’anecdote.

Pour commencement de preuve de cette fausseté lisons Louis MORERI dans Le grand dictionnaire historique ou le mélange curieux de l’histoire sacrée … « Je ne sais si c’est du père ANNAT qu’on lit dans le second Ménagiana, qu’il s’appelait le père Canard et qu’il aurait traduit son nom en latin et se fit appeler Annat. Si cela est, il aurait écrit son nom avec un simple n. »

Enfin pour preuve définitive : les travaux conduits par Emile MEJANE - qui alimentent son article « Le Père Annat et sa famille » dans le n° 58 du BULLETIN DU CERCLE GENEALOGIQUE DU ROUERGUE, octobre 2006 – démontrent, sans conteste, la réalité du nom ANNAT et son origine.




(1) "Statut et fonctions de l’anecdote dans A la recherche du temps perdu de Marcel Proust" de Stéphanie Guez, Avril 09.
(2) Voir aussi "Les ana sous Louis XIV", thèse présentée en vue du doctorat, sous la dir. Du prof. Truchet, 1991.
(3) Canard se dit anas, anatis en latin.